Dans le cadre de la soirée de lancement de la tournée Ravelations en France qui aura lieu le 4 novembre au Badaboum, nous avons eu la chance d’aller rencontrer D’Julz pour lui poser quelques questions. À la fois témoin et acteur de l’évolution de la scène électronique française depuis ses débuts, il a toujours su imposer sa ligne artistique et ne jamais dévier de la philosophie propre à sa musique. De Paris à New-York, D’Julz s’est imprégné des différents styles pour créer sa propre entité, Bass Culture, véritable référence depuis 20 ans.

En prélude à la soirée du 4 novembre au Badaboum, que sais-tu de Ravelations ?

Je lis souvent leurs articles qui me font bien rigoler et je les suis depuis un petit bout de temps. À la base je ne savais pas qui était derrière ce magazine et puis je me suis rendu compte que je croisais et que je côtoyais depuis longtemps en soirées les gens qui l’ont créé. C’est vraiment très bien d’avoir un peu d’humour dans un milieu qui se prend parfois un peu trop au sérieux. J’ai bien aimé leur communication autour de leur événement et je me suis dit que ça ferait pas de mal de jouer à une soirée un peu second degré.

Tu vas également partager les platines avec Grego G et Eric Labbé, des djs que tu connais ?

On s’est déjà croisés plusieurs fois avec Eric mais je ne le connais pas très bien. Greg, je le connais depuis très longtemps car il sortait dans les premières raves comme moi. Ça doit faire 25 ans mais on a rarement joué ensemble donc ça va être sympa de se retrouver sur le line-up !

« A cette époque, les DJs mélangeaient beaucoup la house et le hip-hop. »

En relisant des interviews ou des biographies à ton sujet, on comprend que l’année 1992 a représenté un tournant pour toi : l’année de tes premières raves en tant que DJ. Quel était ton milieu musical avant ça ?

Avant la musique électronique, j’avais un background très black music, mes racines sont tournées vers la funk et la soul, j’adorais Prince quand j’étais ado. De fil en aiguille, je me suis tourné vers James BrownFunkadelic, … J’ai aussi eu une période hip-hop, à une époque où le genre était plus festif, dans la veine Grand Master Flash. J’écoutais également beaucoup De La Soul ou A Tribe Called Quest et ce qui est intéressant c’est qu’à cette époque, les djs mélangeaient beaucoup la house et le hip-hop, il y avait beaucoup de ponts entre les deux.

Entre le moment où j’était simple clubbeur ou raveur et celui où je suis passé derrière les platines, il ne s’est passé que deux ou trois ans, ça a été assez rapide. J’écoutais déjà de la musique électronique vers 1988-89 et j’ai commencé à sortir, acheter mes premiers disques et rencontrer les acteurs de cette scène en 1990. Deux ans après, je me suis retrouvé à jouer dans mes premières raves.

Peux-tu nous raconter ta première rave en tant que dj?

C’était un peu avant que j’ai mon nom sur un flyer pour la première fois, dans un entrepôt vers Ivry. J’étais avec un des premiers djs français qui par la suite a un peu été oublié par la presse, Guillaume la Tortue. Avec Jérôme Pacman, ils ont été les deux personnes qui m’ont poussé à mixer.

J’écoutais beaucoup la musique qu’il jouait, je m’achetais les mêmes disques que lui et je l’accompagnais très souvent dans ses soirées. Au cours de cet événement-là, au lever du jour, il a commencé à en avoir un peu marre de jouer et du coup il m’a dit de le remplacer pour lui permettre de faire un break. Du coup j’ai fait un set de 15-30 minutes en prenant les disques que je connaissais dans son bac et ça a été le saut dans le vide, il devait y avoir 400 ou 500 personnes. C’était tellement spontané que ça s’est vraiment bien passé. Si j’avais su ça deux semaines avant, je me serais peut être mis une trop grosse pression. 

« Chaque collectif avait sa couleur musicale et un pied à l’étranger. La scène française n’en était encore qu’à son balbutiement. »

À partir de ce moment-là tu as pu commencer à tourner. Dans quels lieux as-tu eu l’occasion de jouer durant cette année, avant ton départ à New-York ?

Je ne jouais pas encore au club, même si je sortais autant en club qu’en rave. Par définition les raves changeaient toujours de lieux donc c’était des usines, des entrepôts désaffectés… C’était principalement en périphérie de Paris, vers St-Ouen, Montreuil, Ivry ou encore Asnières. Les lieux changeaient mais je jouais régulièrement pour les mêmes organisateurs, je pense notamment à Lunacy. J’ai beaucoup joué dans le cadre de leurs soirées, ainsi que pour les anglais de Soma. 

Ce qui était génial, c’est que chaque collectif avait sa couleur musicale et avait un pied à l’étranger. La scène française n’en était encore qu’à son balbutiement. Par exemple Mozinor faisait venir des italiens comme Francesco Farfa, Soma des anglais comme Sasha ou Andrew Weatherall ; Lunacy était plutôt orienté hollandais et comme j’étais pas mal inspiré par la musique venant de là-bas j’étais souvent avec eux. Je pense aussi aux soirées Phantom qui étaient quasiment des festivals de musique avec environ 5 000 personnes et plusieurs scènes. 

Enfin, je me dois citer un des premiers collectifs à m’avoir fait jouer régulièrement, constitué d’une française, une américaine et un allemand qui organisaient les soirées Beat Attitude. On était même allés ensemble à Berlin et j’avais joué dans un des clubs mythiques de l’époque, le Planet. J’ai rencontré pas mal de monde grâce à eux et j’étais quasiment un de leur résident.

En 1993 tu es parti aux Etats-Unis, à New York. Pour quelles raisons ? 

J’ai parlé de mes premiers pas dans la musique mais en parallèle je finissais mes études. Jusqu’en 1998, j’avais deux trajectoires parallèles : j’ai mis 6 ans entre mon premier mix et le moment où j’ai décidé de devenir DJ de manière professionnelle. 

En 93, je finissais mes études de communication et j’ai eu l’opportunité de faire un stage pour un groupe français d’édition basé aux États-Unis. J’étais souvent allé là-bas durant mon adolescence et c’était un peu un rêve d’aller m’installer là-bas. Malheureusement c’est arrivé un peu au mauvais moment car ça commençait vraiment à bien marcher pour moi en France. J’ai grandi avec la scène rave et je partais au moment où elle décollait. Il y avait une certaine prise de risque car on pouvait m’avoir oublié à mon retour.

Mais mon envie de partir a été plus forte et j’avais un bon CV musical pour jouer sur place. Juste avant de partir, j’avais enregistré un des premiers CDs mixé avec Pacman : « Rave master mixer vol 1« , ce qui était encore très rare, y compris au niveau international. Cette compilation s’était bien vendue.

« Deux semaines après être arrivé, je pouvais mixer en rave et après j’allais en club. »

Quand je suis arrivé là-bas, je voulais absolument continuer de mixer et le fait d’arriver chez un disquaire, demander à rencontrer des organisateurs et donner un CD au lieu d’une cassette faisait plutôt bonne impression. C’était aussi un assez bon timing car je suis arrivé au moment où la scène rave locale était à son apogée. De la même façon que c’était souvent des étrangers qui étaient aux manettes en France, sur place il y avait un anglais qui organisait les soirées NASA. On m’avait conseillé de le voir car il cherchait des djs avec un son un peu moins new-yorkais. 

Dans la ville, c’était en général un DJ qui jouait toute la nuit, les places étaient très chères et c’était impossible pour un petit DJ d’arriver et de jouer une heure ou deux dans un club. Les raves NASA étaient ce qui ressemblait le plus aux soirées que je connaissais, avec plusieurs salles, plusieurs DJs… Du coup j’ai eu de la chance car j’ai donné mon CD à cette personne, et elle m’a recontacté quelques jours après pour m’inviter à jouer. 

Ça a été assez magique pour moi de pouvoir faire ça deux semaines après être arrivé, je pouvais mixer en rave et après j’allais en club. Si j’étais un peu nostalgique des raves françaises, notamment pour la population – en termes de club, on était à des années-lumière de Paris. C’était une époque formidable pour le clubbing et la musique new-yorkais avec des artistes comme Masters At WorkDj PierreDj Duke , K.O.T…

Quel accueil était alors réservé pour les DJs européens comme toi ? La house et la techno étant des musiques d’origine américaine, comment étiez-vous perçus au niveau de la scène locale ?

Ces musiques ont effectivement des origines américaines mais c’est surtout les anglais et les allemands qui les ont propulsé sur le devant de la scène, tout le côté rave était né en Europe. Les organisateurs des soirées NASA voyaient les DJs européens comme un moyen de se différencier des DJs locaux. On jouait moins de titres classiques, orientés soulful house et disco. Bien sûr il y avait aussi des DJs américains qui jouaient durant ces soirées mais c’était souvent de personnes qui mixaient des styles qui ne passaient pas dans les clubs, comme de la Techno ou de la Jungle.

Personnellement, j’ai profité de cette expérience pour comprendre ce qu’était le son new-yorkais. Découvrir des lieux comme le Sound Factory m’a permis de voir d’autres manières de mixer, d’accueillir un public et ça m’a considérablement enrichi. On avait pas d’internet et donc pas de Youtube à cette époque, et j’ai pu découvrir ce pont entre le disco et les débuts de la house. J’avais déjà pu côtoyer quelques artistes américains quand j’étais en France comme Josh Wink mais là je rencontrais mes héros : DJ Pierre, Todd TerryLouie Vega

À ton retour en France, la scène rave avait-elle beaucoup changée ? 

Oui, les raves n’étaient plus du tout pareil, j’avais loupé l’année de transition qui au final n’était pas très glorieuse. Il y avait de plus en plus de raves qui étaient mal organisées, avec une clientèle qui était là pour de mauvaises raisons : on avait des braquages, des gens pas payés, trop de drogues et d’excès, ce qui a amené la répression des préfets et de la police.

Les organisateurs de soirées qui étaient plutôt house ont alors rapidement trouvé leur place dans les clubs et ceux qui étaient plus extrêmes, dans le hardcore ou la trance sont partis dans l’illégalité totale avec le mouvement des free parties. Au vu de mon style de musique, j’ai tout naturellement suivi ceux qui sont partis dans les clubs, et c’est comme ça que je suis arrivé au Rex.

« A l’époque, il n’était pas nécessaire d’avoir des headliners pour remplir le club. Je conviais des djs que j’appréciais et qui avaient du talent »

Quelle a été ta première expérience au Rex ?

C’était pendant une soirée Temple, à l’époque où la cabine était du côté du bar actuel. Je connaissais bien le club car j’y allais souvent pour écouter Laurent Garnier ou d’autres djs. Je suis assez rapidement devenu résident, je faisais les débuts de soirée avant les gros guests.

C’est à ce moment-là que tu as lancé les soirées Bass Culture?

C’est arrivé peu de temps après : les organisateurs qui faisaient les Lunacy invitaient des artistes étrangers, en général de Detroit ou de Hollande les samedis soirs et il y avait plusieurs résidents en rotation, Jacques de MarseilleJef K… et moi. Au bout de deux ans, ils ont décidé d’arrêter ces soirées-là et Christian Paulet, directeur du Rex à l’époque, a eu la bonne idée de vouloir garder l’esprit des samedis soirs avec cette musique. Il a proposé aux résidents de garder leur place, de continuer à jouer une fois par mois et de conserver leur identité musicale tout en choisissant des guests à inviter. C’est comme ça que tout a commencé.

Quel est le premier artiste que tu as invité ?

Je ne me rappelle plus très bien, à l’époque les budgets pour les cachets étaient beaucoup plus petits et c’était difficile d’inviter des « stars », qui venaient en général aux soirées de Laurent. On avait carte blanche sur la musique et il y avait toujours du monde le samedi donc il n’était pas nécessaire d’avoir des headliners pour remplir le club. 

Je pouvais principalement convier des djs que j’appréciais et qui avaient du talent. Il y avait bien entendu des potes parisiens mais c’était aussi une époque où j’allais beaucoup jouer en Belgique et en Hollande. J’y ai rencontré des djs locaux qui m’impressionnaient beaucoup, qui étaient très éclectiques dans leurs sets. Ça continue encore maintenant, même si j’invite des noms beaucoup plus connus, il faut que ça reste des djs que j’aime. 

La première soirée Bass Culture était en 97 et en 98, il y a eu un tournant musical suite à ma rencontre avec Terry Francis. Il incarnait un peu l’émergence d’une nouvelle scène londonienne qui a donné naissance à la tech-house, même si c’est quelque chose qui ne veut plus rien dire à présent. Je me suis retrouvé à inviter pour la première fois à Paris toute la bande : Terry, Eddy RichardsPure Science. À leurs côtés je conviais toujours des djs belges ou hollandais mais aussi des artistes West Coast comme Doc Martin qui incarnait un nouveau son californien mélangeant disco et dub. 

Je commençais à produire à cette époque-là et je me retrouvais totalement dans ce style anglais. Il y avait des racines acid-house et dub qui me parlaient énormément. Les soirées Bass Culture ont trouvé une véritable identité musicale à ce moment.

Le tournant des années 2000 est souvent décrit comme une période un peu creuse pour les scènes house et techno françaises. Comment ça s’est passé pour toi ?

Ma carrière a vraiment pris son envol au début des années 2000. Je m’étais vraiment mis à la production et je commençais à signer sur des labels comme Ovum, qui m’a un peu aidé à me propulser sur la scène internationale. Je jouais beaucoup à l’étranger, je sortais aussi une compilation qui marchait bien, les « D’julz Box« . 2000 et 2001 furent de très bonnes années pour moi.

Vers 2003/2004, il y a eu un switch musical : ça ne me parlait pas du tout. Le terme « house » était un peu devenu un gros mot, il fallait mieux dire « electro house ». Ça a été une leçon. »

C’est vrai que peu de temps après, vers 2003/2004, il y a eu un switch musical avec l’electro clash d’un côté et les sons allemands plus axés minimal de l’autre. À ce moment-là j’étais un peu perdu, je ne retrouvais plus mes racines black music, on était dans l’anti french-touch, bien qu’on ait eu aussi cette période avant où il y avait une overdose de disco, qui m’avait poussé à m’orienter vers des sons plus dub. Là, on était carrément dans le rock : il n’y avait plus de groove, ça ne me parlait pas du tout, il n’y avait pas cet esprit funk.

Je jouais toujours dans les gros clubs parisiens, mais mon son était devenu moins tendance. C’était une période plus compliquée, je tournais moins et je n’étais plus inspiré par les disques que je trouvais dans les magasins. Ça a duré environ 3 ans. Mais la soirée au Rex existait toujours et se passait toujours aussi bien, bien que le terme « house » était un peu devenu un gros mot, il fallait mieux dire « electro-house ». Finalement ça a été une leçon. On peut s’imaginer qu’une carrière ne fera que progresser, mais parfois on peut être ralenti par des éléments extérieurs à notre volonté ! 

J’ai pu rebondir quelques temps plus tard, vers 2005. Je me méfie beaucoup des étiquettes, mais le style minimale que je découvrais à travers mes voyages et mes gigs m’ont amené à rencontrer des gens comme LucianoRicardo VillalobosLoco Dice ou Cassy. Je me suis rendu compte que c’était des gens dont je connaissais les productions, qui étaient étiquettés minimale, mais qui jouaient la même musique que moi. Ils passaient des morceaux à eux, un peu plus abstraits, plus micro, mais aussi beaucoup de house de Chicago ou de New-York, de la techno de Detroit ou de la tech-house anglaise. Ils mélangeaient beaucoup de styles, c’était de vrais djs.

Là aussi ça m’a servi de leçon, peu importe l’étiquette qu’on mettait dessus : electro, minimale ou autre, il y avait une grosse différence entre la musique que ces gens jouaient en club et la façon dont on les identifiait dans la presse. Leur façon de mixer me rappelait beaucoup ce que j’avais fait 7 ou 8 ans plus tôt avec des gens comme Terry Francis. On retrouvait les mêmes racines.

Assez naturellement, j’ai commencé à inviter ces djs, le premier étant Luciano. Il était principalement connu pour ses lives – mais il n’était jamais venu en tant que DJ. On s’est alors rendu compte que c’était un excellent DJ ! J’ai également convié des gens comme Onur Özer ou Raresh. Pour moi ce n’était pas forcément quelque chose de nouveau mais ils correspondaient à une nouvelle mode en termes de son berlinois.  

Ça m’a permis de relancer un peu les soirées Bass Culture mais ça a aussi permis au public parisien de découvrir ces excellents djs. Ce sont des artistes qui me sont restés très fidèles pendant des années et qui ont continué de venir de manière assez régulière par la suite. Globalement, je demeure très content d’avoir pu contribuer à leur notoriété parisienne.

« C’est génial que des djs de 20 ans connaissent tout le catalogue de Nu-Groove, Trax ou Strictly Rhythm. Mais un peu ennuyant de voir que la moitié des bacs des disquaires sont aujourd’hui des repress de classiques. Je suis sûr que le changement va arriver, il faut laisser le temps à la jeune génération de digérer 30 ans de musique »

Comme tu viens de le citer, il y a eu une période transitoire à Paris où les artistes principalement étiquetés « minimale » tenaient le devant de la scène. Cette période a précédé une véritable explosion de la scène house et techno française, comment as-tu vécu ce puissant retour aux sources dans le pays ?

Je pense que le genre d’artistes dont on parlait juste avant ont ouvert la voie à cette nouvelle vague. En jouant des vieux morceaux de Chicago ou Detroit dans leurs sets, ils éduquaient très bien leur public. Il y avait beaucoup de jeunes qui commençaient à sortir à cette époque et qui entendaient de la house durant les sets de ces artistes et qui venaient me voir en me disant qu’ils adoraient la minimale, ce qui était assez drôle !

Il y a également eu beaucoup de nouveaux producteurs qui tenaient absolument à avoir le son le plus « oldschool » possible, allant jusqu’à saturer leur son pour qu’il sonne comme en 86. On a peut-être parfois été un peu trop loin dans ce fétichisme-là mais ça a néanmoins permis de faire découvrir les racines à toute une génération. C’est génial que des djs de 20 ans connaissent tout le catalogue de Nu-Groove, Trax ou Strictly Rhythm. 

On doit toutefois garder en tête que c’est de la culture et que ça doit aider à passer à autre chose, il ne faut pas non plus tout le temps rester dans le passé. Même moi qui joue beaucoup de classiques (car ça fait partie de mon histoire), j’aime bien me pencher un peu sur ce qui se fait de nouveau et c’est un peu ennuyant de voir que la moitié des bacs des disquaires sont aujourd’hui des repress de classiques. Je suis toutefois sûr que le changement va arriver, il faut laisser le temps à la jeune génération de digérer 30 ans de musique et dans tous les cas, ce retour aux sources reste positif.

En parlant de cette nouvelle génération qui a donné un second souffle à la scène française, on peut aussi voir l’arrivée massive des médias sociaux comme Facebook dans l’interaction qu’ont les gens avec la musique électronique. Or les musiques house et techno ont tout de même cet esprit underground. Est-ce compatible avec ses modes de communication ?

À mes yeux, on baigne en plein paradoxe. Beaucoup d’artistes de ma génération sont très perturbés par cette présence massive des réseaux sociaux. Il y a un côté très positif avec la possibilité de pouvoir toucher beaucoup plus de monde en faisant la promotion de ses soirées, en partageant sa musique, c’est une vraie révolution. Mais comme avec toutes les révolutions, il y a un côté sombre.

Il y a effectivement une dimension qui me gêne énormément mais avec laquelle je suis obligé de composer pour pouvoir « survivre ». Il y a quelques artistes très respectables qui ont réussi à garder leur carrière tout en restant toujours à l’écart des réseaux sociaux, comme Ricardo Villalobos ou ZIP. Mais tous les autres, comme moi, on est en quelque sorte obligés d’accroître notre narcissisme pour continuer à mixer, pour faire notre métier. On doit se prendre en photo, faire des vidéos de ce que l’on fait… et je le fais vraiment à contre-coeur. Si je pouvais m’en passer, je le ferai.

« L’image prend le dessus sur tout. Avant le public était là pour danser, il ne prenait pas de photos, il ne filmait pas. Je ne suis pas un chanteur, je suis un DJ. »

Je pense qu’il y a quelque chose de dangereux car on est dans l’image, et ce n’est pas que la musique qui est touchée, mais l’ensemble de la société. L’image prend aujourd’hui le dessus sur tout. J’ai récemment vu un reportage sur le hip-hop où une femme disait qu’à présent, on écoutait la musique avec les yeux, et je pense que c’est vrai. Je ne suis pas forcément quelqu’un de nostalgique mais cette époque où les gens ne regardaient pas le DJ me manque un peu. Le public était là pour danser, il ne prenait pas de photos, il ne filmait pas.

Lorsqu’on mixe, on est pas dans un concert : je ne suis pas un chanteur, je suis un DJ. Quand j’ai 2 000 personnes face à moi, je me demande ce qu’ils regardent, je suis pas là pour faire une danse ou quoi que ce soit mais passer des disques. Maintenant c’est ce que les gens attendent. Je préférerais qu’ils dansent ensemble, en écoutant réellement ce que je fais.

On peut constater qu’actuellement, on a cette prédominance de la house et de la techno avec également un retour de styles comme le breakbeat. Dans l’ensemble, ça reste toutefois des sons créés dans le passé. Selon toi, quels pourraient être les futurs champs d’évolution de la musique ?

Si seulement je le savais ! Il y a toutefois un sujet que je trouve très intéressant avec la nouvelle génération, c’est son ouverture musicale. Quand j’entends des DJs très jeunes jouer, ils n’hésitent pas à mélanger les styles : on passe de la techno à la disco avec un peu de drum’n bass en prime, et pourtant le dancefloor ne va pas se vider. C’est quelque chose que je ne vais pas faire dans ces extrêmes-là, je joue de la house ou de la techno et je vais rarement jouer de la disco ou du drum’n bass dans mes sets. 

C’est très positif et intéressant pour la suite, car si le public est ouvert à ce mélange et que les DJs peuvent explorer de nombreux styles, ça signifie que pour la production il va se passer la même chose. Le mélange, le mariage des genres musicaux, c’est probablement vers ça que vont aller les prochaines innovations, car tout commence par le dancefloor. Les producteurs se nourrissent de ce qu’ils entendent en club ou en soirée pour créer leurs morceaux. A titre personnel, j’ai toujours eu un faible pour les morceaux hybrides, qui recoupent plusieurs styles et qu’on ne peut par conséquent ranger dans aucune case. Si l’évolution va dans ce sens, je pense donc que ça devrait me plaire. 

« Le mélange, le mariage des genres musicaux, c’est probablement vers ça que vont aller les prochaines innovations. Car tout commence par le dancefloor. »

Enfin, un autre aspect qui est indéniablement lié à l’évolution musicale, c’est l’évolution technologique. Sans l’arrivée de la 808, de la 909 et du sampler, la house n’existerait pas. Peut-être qu’une évolution à ce niveau amènera une nouvelle musique pour danser, la vraie révolution musicale se fera à travers le prisme de la technologie. 

Parlons à présent de ton label, Bass Culture. Combien de sorties à l’actif du label ?

Je prépare actuellement la 54e sortie sur  Bass Culture et la 4ème sur un sous-label créé l’année dernière : BC Limited. 

Plus haut dans l’interview était abordé la question de l’évolution des styles de musique. La ligne artistique du label a-t-elle été touchée par cette évolution ?

Complètement. Que ce soit pour les soirées ou le label Bass Culture, on retrouve un peu mon prolongement en tant que DJ. Tout est lié à ce que j’aime jouer en soirée depuis mes débuts. Quelqu’un qui vient à mes soirées sans connaître mon label retrouvera un peu la même ambiance musicale en le parcourant, et vice-versa. Le groove est toujours essentiel, que les morceaux soient deep ou plus hard. Tout ce qui m’a nourri musicalement est présent sur le label. 

Les morceaux qui sortent sur Bass Culture sont des morceaux faits pour être joués en club. On a parfois le côté un peu « dj tool » car on peut tout à fait avoir des morceaux qui aient du sens, qui ne soient pas trop linéaires. On peut avoir du caractère dans un DJ tool. 

« Tout ce qui m’a nourri musicalement est présent sur le label. »

Quelles sont les sorties qui ont le plus marché sur le label ?

Chaque année on a une ou deux sorties qui cartonnent bien. Mr. G est un des artistes que je suis le plus fier d’avoir signé sur le label et une de ses sorties a d’ailleurs été un petit « hit » underground. Au-delà de savoir quelles sont les sorties qui ont généré le plus de ventes, ce qui me plaît c’est de voir lesquels des titres seront le plus joué, par exemple aussi bien par DVS1 que Moodymann. Pour moi c’est une vraie satisfaction de voir des morceaux du label joués par des DJs très différents.

En général, Mr.G arrive bien à faire cette passerelle à travers ses productions. Plus récemment j’ai également sorti des titres de MP, un jeune roumain que j’ai découvert via Raresh, qui l’avait sorti sur son label. Il est très talentueux, ses disques se vendent bien et sont joués par des djs aux backgrounds très différents. 

Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir sortir des morceaux aussi bien de jeunes producteurs comme John Jastszebski que d’artistes qui sont dans le milieu depuis plus de 25 ans, comme Steve Rachmad ou Ben Sims. C’est un peu comme pour mes soirées : mon expérience et mes connexions me permettent d’inviter des artistes reconnus, mais si je découvre un jeune de 20 ans qui a une patte incroyable, je ne vais pas hésiter à lui demander un EP. 

On arrive à la fin de l’interview, peux-tu nous dire quels sont tes projets pour les prochains mois ?

Tout d’abord ma prochaine sortie pour le label, qui est un EP de remixes de ma dernière sortie. On retrouvera Dj SkullSebo K, MP, et un artiste que j’adore et qui sort peu de morceaux, Henrik Bergqvist. En parallèle, au niveau de la production, je travaille sur un Remix pour Sebo K qui sortira l’année prochaine et un morceau qui sortira sur une compilation de Popcorn Records (je serai bien entouré : Point G, Aubrey, Amir Alexander…). 

Pour finir, le disque que tu écoutes beaucoup ces derniers temps ?

Le remix de Moodymann de la dernière sortie de Pollyn « Sometimes You Just Know », que j’ai beaucoup jouée cet été et qui est encore restée un peu en dehors des radars. Pour moi c’est un vrai tube, à chaque fois que je la joue on me demande ce que c’est.