Crédit photo © Flavien PrioreauIl est incontestablement l’un des français producteurs et DJs de musique électronique les plus reconnus à l’international. Immergé dedans depuis le début des années 90, sa passion indéfectible pour la musique passe par l’ouverture de son disquaire (Traffic Records), puis avec sa résidence (« Kwality ») au Batofar, qui le catapulteront sur la scène internationale et notamment au DC10 à Ibiza. Seul ou avec son trio Apollonia, les kilomètres de set, heures dans le studio ou à digger s’enchaînent pendant plus de 15 ans. Rencontre dans les bureaux de son agence de booking à Paris à l’occasion du retour de sa résidence GoDEEP (ce dimanche au Badaboum), et de sa prochaine date avec nous le 9 mars à Lyon

Raconte-nous la genèse de ton projet : GoDEEP.

GoDEEP est né il y a deux ans à Ibiza. J’ai créé le projet avec l’aide de Léo et Fanny de Keep On Dancing qui ont monté leur brand à peu près en même temps que la mienne. Je voulais faire des dimanches à Ibiza parce que je connais pas mal de monde là-bas, ça fait 14 ans que je suis résident au DC10 et je suis basé là-bas 6 mois de l’année en période estivale. L’histoire, c’est qu’on avait un spot sur une plage qui s’appelait Le Lips (aujourd’hui malheureusement fermé), et on a eu l’idée de commencer par un brunch le dimanche après-midi pour profiter de la plage avant de commencer les choses sérieuses.

C’est parti d’un tout petit truc, et puis l’engouement a été tel que la première année on en a fait 4 ou 5, l’année suivante on a perdu le lieu, puis ça a été déménagé dans différents endroits et notamment à l’Underground. L’idée c’est de changer  de lieu, mais toujours avec cette idée du dimanche après-midi où tu es encore dans l’énergie du week-end. Ça permet aussi de proposer autre chose musicalement. Le brunch finit à 17h, la fête démarre tout de suite, ça permet de ne pas te coucher trop tard… Le dimanche, c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur !

Une symbolique de l’after quelque part qui te vient d’où ? 

J’ai démarré au Batofar, les premières heures c’était vraiment fabuleux. Ils avaient un soundsystem customisé, c’était une asso qui gérait l’artistique – dont un ingé son un peu farfelu qui avait acheté un soundsystem JBL. C’est vraiment avec ce soundsystem-là que j’ai bossé mon style. C’était la grosse époque de la French Touch, très efficace, très house filtrée alors que nous, on était vraiment dans la deep. Ce système son permettait de jouer très deep mais avec un rendu de basses tellement énorme que ça emportait les gens. Tout est né comme ça.

On s’est vite rendus compte que notre terrain de jeu allait être l’after parce que ça n’était pas une dynamique d’efficacité, c’était plutôt dans la deepness et la finesse. Personne ne jouait ça ! On ne jouait pas de la même manière au Rex à 2h du matin qu’au Batofar à 8h, c’est sûr. Ça a été notre fer de lance pendant toute ma carrière : l’idée de réussir à jouer ce style devant 10 000 personnes, ça a pris beaucoup de temps.

Et c’était quoi le premier club où tu t’es dis que ça allait partir ?

J’étais déjà résident au DC10 mais je crois que c’est dans la grande salle du Space à Ibiza. Quelque chose d’assez costaud, c’est là où je me suis rendu compte qu’il y avait un truc à faire parce qu’on n’était pas obligés de jouer de la grosse techno pour soulever les foules. Ce que j’adore dans une grosse salle c’est à un moment, dans un break, pouvoir capter le silence et qu’il y ait une intensité qui soit aussi puissante voire encore plus puissante qu’une montée de reverb.

« À mes débuts, j’étais content de ne pas écouter la même chose que tout le monde. (…) C’était le plaisir de l’underground avant que ça n’explose. »

C’était la sensation de te savoir à contre-courant ?

Il y a toujours une part d’adrénaline. C’est sûr que c’est beaucoup plus facile d’envoyer, c’est le principe de base de la techno quelque part. C’est quelque chose qui m’a plu et qui m’amuse toujours. Quand j’allais en rave à mes débuts, j’étais content de ne pas écouter la même chose que tout le monde. Secrètement je pense que ça me plaisait d’être regardé un peu bizarrement parce que j’allais dans les rave parties. C’était un truc en marge, avec une énorme créativité, et je pense que c’est ce qui m’a le plus plu.

L’explosion de la minimale y a aidé ?

À cette date, vers 2006, on savait déjà ce qu’on faisait. Mais ça a été fabuleux pour nous parce qu’on sortait d’une période d’électro et la minimale nous permettait de jouer deep, de redescendre le tempo et c’est un style qu’on affectionne beaucoup aussi. Quelque part, je suis assez éclectique, donc je joue de tout. Et aujourd’hui, par exemple, le mélange disco/techno fonctionne. Pendant des années, il y avait un énorme respect du DJ qui joue un son. Les gens adoraient ça. C’était une étiquette, un son, « one way« , et c’est pour ça que pour nous ça a pris pas mal de temps pour exploser. On était à l’antithèse : le but, c’était de réussir à mélanger le plus possible mais aussi de garder une unité. C’était le plaisir de l’underground avant que ça n’explose.

Et aujourd’hui, tu définirais comment le terme « underground » ?

Pour moi c’est ce qui est non-commercial. Pas EDM quelque part. Quand tu vends des tickets avec des salles de 5000 personnes, c’est que forcément ça n’est pas underground.

Du coup, où se trouve-t-il ? 

Nulle part ! Ou alors certainement dans une autre musique. Après, il y a ce mouvement émergent des diggers, des mecs qui cherchent des disques des années 90 comme des malades. C’est ce qui s’appelle underground, mais après, est-ce que ça l’est ? Ça n’est pas à moi de donner la réponse (rires).

Comment on joue underground dans le berceau de la musique commerciale (Ibiza) ?

Ibiza a toujours été commerciale. Et je m’y suis toujours trouvé très bien justement parce que je proposais autre chose que les autres. Ce que j’adore là-bas, c’est qu’il y a une vraie culture du clubbing et le public sait danser. Tu peux te permettre de jouer autre chose et à partir du moment où tu sais faire danser, tu as de grandes chances que ça marche.

« À Ibiza, c’est le choc des générations : je ne suis jamais le plus vieux dans le club et tu ne seras jamais la plus jeune. »

La musique underground existe à Ibiza mais ça reste quand même quelque chose d’assez commercial finalement. « Commercial » dans le bon terme, parce que ça reste une industrie qui va bien. Ibiza, ça sera toujours Ibiza. J’entends beaucoup les gens dirent « Ibiza, c’était mieux avant » mais en 2000, à Ibiza, il n’y avait aucune fête avec de la musique « potable ». Il y avait tous les meilleurs DJs du monde. L’underground est vraiment arrivé par le DC10 où il demeure un esprit encore familial. À Ibiza, c’est aussi le choc des générations : j’aime bien parce que je ne suis jamais le plus vieux dans le club et tu ne seras jamais la plus jeune (rires). Ça va vraiment de 17 à 77 ans et ça se mêle super bien ! Les soirées où il n’y a vraiment que des jeunes n’existent pas là-bas. J’aime les bonnes fêtes.

C’est quoi « une bonne fête » pour Dan Ghenacia ?

C’est un public mélangé et réceptif à la musique, un bon soundsystem, des bonnes lights sans que ce soit trop. Aujourd’hui on est demandé dans des clubs qui font clairement de l’EDM, et je pense que d’un point de vue technique ce sont les meilleurs du monde vu qu’il y a des investissements incroyables. De la led à tout va, du feu d’artifice… Est-ce bien nécessaire ? Mais je n’ai pas de problème avec ça, parce que sensiblement c’était le but de beaucoup de DJs de faire émerger la musique électronique de l’ombre et mettre un visage dessus. Aujourd’hui, c’est fait. Et c’est pour tout le monde.

Quel regard tu portes sur cette émergence et sur la nouvelle génération qui la porte ?

Quelque part je trouve ça un peu moins cool vu que ça s’est professionnalisé. Mais il n’y a jamais eu autant de bon disques, et la musique est bonne. 10 ans en arrière, si tu choisissais la mauvaise soirée, c’était foutu. Aujourd’hui, tu peux justement choisir et tu sais qu’il y aura forcément quelque chose de cool à écouter. Finalement, je pense qu’aujourd’hui il n’y a rien d’exceptionnel à jouer du bon son. Début 2000, avec Didier Allyne de Syncrophone, on avait un magasin qui s’appelait Traffic Records dans le 9ème arrondissement : les semaines où il y avait 7 ou 8 bons disques, c’était une semaine cool.

« Aujourd’hui, si tu veux être DJ, il faut savoir produire, bien mixer, il faut du talent, il faut savoir parler, avoir une image sympa, un management… On peut parler d’âge d’or. »

Ça n’est pas un regard nostalgique de fait ? 

Je ne suis pas nostalgique. Je trouve qu’aujourd’hui c’est plus compliqué pour un jeune de percer. Quand on a commencé, on ne savait pas où on allait. On n’avait aucune idée de si cette musique était une mode, si on allait pouvoir parler de carrière… On était vraiment dirigés par une passion, c’était plus fort que tout. Du genre « tant pis, on va essayer ». Il se trouve que ça a marché. Aujourd’hui, si tu veux être DJ, il faut savoir produire, bien mixer, il faut du talent, il faut savoir parler, avoir une image sympa, un management… C’est un package qui existe, et c’est hyper difficile mais on sait que l’industrie est là et que le travail va marcher.

Je suis dans une semaine où j’ai 4 super gigs dans la semaine et où je peux faire quelque chose qui va du plus commercial au plus underground. J’ai le choix, c’est un rêve ! On vit un moment où l’on peut parler d’âge d’or. J’aime autant faire un set pour 2000 personnes avec Apollonia qu’un club plus intimiste seul. J’aime bien tout faire, je ne suis pas bloqué et le fait d’avoir le choix est exceptionnel.

Tu penses qu’il va y avoir saturation ?

Je ne sais pas. Je pense que le risque aujourd’hui va se trouver dans le fait d’être fermé dans un style parce qu’on est à l’époque de l’internet et le changement de style est constant. Il y a une demande permanente, les gens consomment de la musique à vitesse grand V, se lassent facilement et ont constamment besoin de nouveauté.

« L’idée de GoDEEP, c’est d’aller plus profond dans la musique, et ce dans tout. »

Pour ceux qui pourraient ne pas connaître la différence, comment tu pourrais expliquer deep, minimale et micro house ?

Pour moi, on est sur la fin de la micro house. Et fondamentalement : la micro est deep et minimale. La deep n’est pas forcément minimale (elle peut être très musicale avec beaucoup de pistes dans les morceaux). La minimale n’est pas forcément deep parce qu’elle peut être techno et tabasser. Donc la micro est le mélange de la deep et de la minimale. (rires)

Pour revenir à GoDEEP, ça n’est pas la première fois que tu l’inities à Paris ?

Non pas du tout ! Je commençais déjà ce format au Zèbre il y a 10 ans : le dimanche, sans le brunch, de 18h à 2h du matin. C’est une manière de proposer autre chose, de ne pas être esclave du dancefloor. On a reçu plein de gros artistes dans ce petit club de 300 personnes : MadgaSteve BugLucianoZIPJamie JonesLazarusSammy Dee… tout le monde voulait venir jouer ! Je suis encore en test dans ce que je vais proposer à Paris mais mon cœur va pencher vers des DJs locaux. L’idée de GoDEEP, c’est aller plus profond et ce dans tout. Ça fait longtemps que je n’ai pas joué à Paris en résidence et j’ai envie de me rapprocher de mon public parisien.

Une semaine plus tard, nous te recevons le 9 mars au Diskret de Lyon qui a récemment ouvert, mais cette fois-ci avec Apollonia. Quelle balance tu as entre tes projets perso et ton trio ?

Ça fait un moment que je ne suis pas allé à Lyon non plus. La dernière fois c’était au Sucre. La chance qu’on a avec Apollonia c’est que l’on est du même background musical. On arrive à balancer la grosse salle et les petites salles et c’est aussi ce que je fais avec ma carrière solo et avec eux. C’est toujours super quand on se retrouve.

Le fait d’être trois, c’est plus facile qu’à deux ?

À deux, tu t’embrouilles. À trois, y’en a toujours un pour faire la balance. Et on a la chance de ne jamais se prendre la tête. On est contents de voyager et de se retrouver. Ça permet d’en faire beaucoup plus que si j’étais tout seul. Il y a une énergie débordante avec le groupe, c’est sûr !

Pour être accoutumé à l’international et avoir joué dans beaucoup de clubs, y’a-t-il un lieu insolite où tu aimerais te produire (un peu à la Cercle) ?

Franchement, j’aime les clubs. J’aime même le « vrai » club, les bonnes conditions techniques, et c’est surtout ça qui m’importe. Mais si je devais te dire un endroit vraiment fou où j’ai joué, c’est à Ibiza où l’on a pu faire une seule fête. Un type avait racheté des galeries souterraines, des anciennes cartoucheries, c’était une fête monumentale avec une acoustique fabuleuse, tout en pierre et en terre. Et puis le thème : « fétiche » (rires).

Un jour, pour boucler la boucle, il t’est venu l’idée de monter un club ?

Non, vraiment pas. Je suis dans une dynamique de tournée et je m’y sens bien. Avec Dyed et Shonky on a fait deux dates en Australie avec l’aller-retour dans la semaine. En tout, 50 heures d’avion ! Du coup en rentrant chez moi, je pense à tout sauf monter un club. (rires)

« Que ce soit très court ou que ce soit un marathon, chaque longueur de set doit être adaptée à ce que tu vas jouer. »

Et sinon, tu dors dans la vie ou c’est plutôt la dure vie du genre « clubathon » ?

Il faut, quand tu peux et quand tu y arrives ! (rires) En Russie, l’hiver dernier, on a joué de 3h à 9h, puis de 9h à 15h puis dans des anciens thermes classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Au bout de 17h j’ai abandonné, Dyed et Shonky ont continué jusqu’à 2h du matin.

En contre-pied, qu’est-ce que tu penses des sets très courts et des warm up ?

Ça nous arrive en festival de jouer 1h. Je pense que ça a peu de sens dans un club, mais dans un festival où tout est assez millimétré on doit se prêter à l’exercice. Après, ça n’est pas vraiment ce que j’aime. C’est un challenge  différent : il faut donner une impulsion très rapide. Dans tous les cas, que ce soit très court ou que ce soit un marathon, je pense que chaque longueur de set doit être adaptée à ce que tu vas jouer.

Et si tu n’avais pas fait DJ ? Tu serais où aujourd’hui ?

Je pense que c’est le miracle de la musique électronique ! À 17 ans, je n’avais pas appris la musique, je n’aurais vraiment pas pensé que ça m’était destiné. Mon père avait un magazine d’art, alors peut-être que je serais allé là-dedans… Avant de toucher aux platines je ne savais vraiment pas ce que j’allais faire de ma vie. J’ai mis du temps à jouer publiquement parce que le rêve était tellement énorme ! Je le voyais comme une montagne infranchissable. Et j’ai mis beaucoup de temps à me l’avouer. Ce qui est miraculeux, c’est de pouvoir faire de la musique alors qu’on ne sait pas vraiment en faire au départ.

Quelle a été ta formation musicale ? 

J’ai eu la chance d’avoir écouté beaucoup de choses. J’étais un passionné de musique. J’ai énormément déménagé, 14 fois jusqu’à mes 20 ans. Chaque quartier sa musique. Changement de quartier, pour se faire des amis : la musique. Du coup, je pense que c’est ce qui fait qu’aujourd’hui j’ai un style assez éclectique. Et puis ça permet de réussir à trouver quelque chose de bien un peu partout.

« Si tu commences à dire que tu ne joueras jamais un disque qui coûte 50 centimes c’est que t’es vraiment devenu un gros con (rires). »

Et tes canaux de digging ?

Je dig de partout, et puis c’est vrai que maintenant il y a Discogs. Ce qui me fait bien marrer, c’est la côte des disques. Je trouve vraiment d’excellents disques qui ne coûtent rien et surtout, j’insiste, ça n’est pas forcément les meilleurs disques qui coûtent le plus cher. Alors bien sûr, quand ça coûte cher c’est souvent sympa, mais il y a pleins de disques de folie à 1€ ! J’évite de regarder la côte parce que si tu commences à dire que tu ne joueras jamais un disque qui coûte 50 centimes c’est que t’es vraiment devenu un gros con (rires).

Le passage massif au digital, ça n’a pas été trop dur pour toi ? 

Le vinyle fait vraiment partie intégrante de ma vie. C’est vrai qu’on a eu un peu de mal avec le passage au digital. Quand tu fais des gros festivals et que tu te frottes à des DJs qui ne jouent pas dans la même cour que toi, ça devient un vrai exercice : un vinyl sonne moins fort qu’un CD, ça saute, donc on perd pas mal de temps à encoder. On digitalise tout de suite les nouveaux arrivages pour un souci d’efficacité. Il faut s’adapter à la technologie du moment mais je trouve ça génial cet engouement pour le vinyle qu’il y a en ce moment.

En fait, il y en a tellement que j’arrive à en digger chez moi : je prends une pile et je redécouvre des choses que je n’ai pas touché depuis 10 ans ! La meilleure balance, c’est d’être entre oldschool et newschool : on ne joue pas que des dernières sorties. Je pense qu’il y a eu toute une période où il fallait produire pour faire DJ, après il fallait produire LE bon disque pour faire DJ et aujourd’hui je pense qu’il y a un respect du DJ qui ne produit pas, comme Nicolas Lutz ou Francesco Del Garda par exemple. Ce sont de vrais diggers. Et je trouve ça génial parce que pour être un bon DJ il faut passer beaucoup de temps à chercher des disques comme il faut passer beaucoup de temps en studio pour être un bon producteur. Je trouve cool qu’un DJ soit respecté et tourne juste parce qu’il a beaucoup de bons disques : c’est l’essence même de son travail et de sa passion. Après il existe des gens qui savent tout faire, et tant mieux ! (rires)

Dan Ghenacia : Facebook / Soundcloud / Instagram / Resident Advisor

Prochaines dates :

Paris, Badaboum, Dimanche 4 mars : GoDEEP w/ Dan Ghenacia, Le Loup, Loop Exposure, Massaï & Thibbv

Lyon, Le Diskret, Vendredi 9 mars : Dure Vie & Koud’Pokr • Apollonia · Leo Pol live · Akil